La terre, 2014

Terre craquelée

    Il y a partout des petits riens, et soudain, de la terre.

De la terre infinie qui  traverse les plaines. De la terre sur les régions, sur les hémisphères, sous le béton et sous la mer. Tout à coup, il y a ce matériau-planète qui, en changeant d'avis,  provoque un séisme innocent. Tous les hommes, occupés au néant, se rappellent alors d'elle. On se souvient de nos pieds posés sur ce quelquepart défait : la surface maladroite de la terre qui autorise nos gesticulations. 

    Par temps mouillé j'allais cueillir dans la falaise de l'arrière grand-père, un  peu de surface de la terre. Une ancienne carrière habituée aux prélèvements, aux  gratouillis, aux démangeaisons terrestres. Mes mains jeunes en faisaient quelque chose d'imprécis. Boule, bonhomme, bol, imprécis jusqu'à la sècheresse granuleuse. Ça meurt sous les doigts, ces choses là. 

Il est superbe pourtant, cet instant maléable, ce moment où l'on croie qu'on est Dieu quand les molécules vous obéissent et ne refusent jamais la forme.

On a le  droit au moche, à la violence, au défouloir, à l'erreur.

On est très naïf, les mains dans la terre.

On est capable.

On est instinctif.

On est audacieux.

    Jusqu'à ce moment de repli. Les premières fissures, l'évaporation, la mère nourricière qui dit Stop, fous-moi la paix

La boule, le bonhomme et le bol se figent.

    Finalement on n'est pas Dieu. 

    Chaque jour, je pense à mon père céramique qui m'a raconté que la terre était en chacun. Il m'avait montré avec ses mains énormes et lourdes, comment la  terre rendait service aux hommes. Les morceaux de sols figés dans ses mains  devenaient des particules de quotidien. J'ai compris que la terre n'est pas seulement vaste et effroyable : les gens entraient dans sa boutique et achetaient,  parce que ça passait au lave vaisselle et parce que c'était beau de porter la terre à ses lèvres tous les matins pour lui dire merci madame.  

    Alors, je voyais le céramiste comme le prophète qui chante les services invisibles de la Terre : si personne n'est Dieu, je peux plutôt être prophète.

 

    Voilà, plus tard,  je serai prophète. C'est pas épuisant comme travail, prophète. Un peu de terre, un peu de cœur, tu malaxes et tu rends service. C'est simple comme travail,  prophète. Les cuisiniers, les artisans, les agriculteurs sont aussi de ceux-là : ils  éprouvent les ressources et donnent matière à exister.

Un cylindre minéral pour  les infusions du soir : c'est ça, pour mon cœur, pour mes mains, il n'y a pas plus  beau comme métier.